La poésie appliquée à la transformation d’entreprise

rédigé par Charles Prémont

Une entreprise nait d’un visionnaire. Peu importe son secteur d’activité, elle provient avant tout d’un rêve.

Ce rêve, c’est un peu la semence de l’organisation. Et quand celle-ci croit, de plus en plus de gens s’y greffent. Il se développe alors quelque chose de nouveau : une culture. C’est quelque chose d’abstrait, de mal compris et qui, parfois, échappe à notre contrôle.

C’est normal puisque les personnes qui travaillent dans une compagnie ont autre chose à faire que de penser à la façon dont les codes, les habitudes et les croyances l’entourant s’épanouissent.

Mais cela mène à un problème. Lorsqu’on s’intéresse à la culture d’entreprise, c’est bien souvent qu’il est trop tard. Cet outil formidable peut devenir un frein étouffant. Si on ignore où on s’en va, il devient difficile de transformer les choses pour le mieux, d’innover et de se démarquer de nos compétiteurs.

Comment métamorphoser cet imbroglio en une vision renouvelée, un souffle qui saura inspirer les membres de notre équipe à franchir de nouvelles étapes? Lorsque l’on se pose cette question, c’est qu’on cherche à redonner du sens à ce que l’on tente de créer. Et c’est là que la poésie organisationnelle peut vous venir en aide.

Je me suis assis avec Jonathan Belisle, de Studio Hello, pour en parler.

Jonathan, peux-tu me donner ta définition de ce qu’est la poésie organisationnelle ?

La poésie organisationnelle, c’est un outil de vision et d’inspiration. Je ne suis pas le seul à utiliser cette technique. David Whyte, par exemple, est chercheur associé à la Said Business School de l’Université d’Oxford et préconise une approche poétique des affaires.

Elle ne cherche pas à résoudre un problème spécifique, à commencer avec une fin en tête. Le pouvoir du langage, de la métaphore et de l’imagination est de vous donner l’occasion de découvrir votre vérité et d’enflammer la créativité de ceux qui y participent. L’objectif que l’on poursuit, c’est que votre équipe retrouve sa capacité d’émerveillement, qu’elle refasse confiance à son inventivité.

Ce qu’on cherche à faire, c’est de construire l’avenir d’une entreprise. On connait tous son futur « plus ou moins certain ». L’analyse de données et les modèles prédictifs peuvent nous permettre de le comprendre. Mais quel est l’avenir que l’on souhaite? Comment peut-on élargir nos horizons pour passer du futur « projeté » au « préférable » ? C’est là que la poésie organisationnelle nous vient en aide.

Donc, c’est une démarche pour rendre notre entreprise plus rentable?

Oui et non. Tout le monde sait que l’on ne travaille pas que pour faire de l’argent. Évidemment, il faut en faire, mais pourquoi? Pour se payer un condo et des vacances une fois l’an jusqu’à notre retraite? Pour s’enrichir et laisser un immense héritage à nos enfants? Non. Cette proposition, pour la grande majorité des gens, ne colle plus. C’est le fameux « travailler pour vivre (se définir, se sentir utile) et non vivre pour travailler ».

Pour faire de l’argent, nous avons de superbes outils : les données. Elles nous permettent de mieux comprendre nos forces et faiblesses et de maximiser notre profit. Mais pour concevoir une vision, une mission qui porte, les chiffres, ça ne donne pas grand-chose.

La poésie organisationnelle tire des leçons de plusieurs disciplines comme l’art interactif, le jazz, le théâtre improvisé et l’art de performance. C’est une oeuvre fluide qui agit au cœur d’un contexte complexe. On fait d’un environnement, qui peut sembler fermé et rigide, un terrain de création.

C’est un jeu entre la poiesis (le monde imaginé) et la praxis (les outils pratiques)On ne peut concevoir les bons outils que si on a une bonne vision. Il faut aussi avoir une marge de manœuvre conceptuelle, un espace d’inspiration. Si on conçoit une poiesis d’entreprise, il faut que ceux qui nous aident à la porter puissent être libres d’inventer les instruments pertinents à sa réalisation.

Admettons que je suis un entrepreneur et que je fais une démarche de poésie organisationnelle, qu’est-ce que je vais en tirer?

Il faut d’abord que cela découle d’une analyse. En premier lieu, il faut déceler qu’il y a un problème avec le statu quo. Ce constat est primordial puisque pour profiter au maximum du potentiel de la poésie organisationnelle, il faut avoir l’envie et la capacité de transformer les choses.

On poursuivra alors trois principaux objectifs. Le premier, le plus évident, c’est une mission, une vision qui porte et qui permet d’inspirer et d’être inspiré. On crée un environnement plus dynamique, plus propre à l’innovation et cela sans essayer de changer les chiffres et les pratiques d’affaires (sauf si ces dernières sont toxiques).

Le second bénéfice, peut être encore plus important, c’est qu’on se retrouve avec une méthode, des outils, qui nous permettent de poursuivre cette opération. Le dossier ne se règle pas en un après-midi. C’est une démarche qui s’inscrit dans la continuité, qui nous permet de forger une culture d’entreprise positive et inspirante.

Enfin, on gagne un leader. Et ça, c’est primordial. Toutes les entreprises ont un dirigeant, mais rares sont celles qui ont un vrai leader. Comme le dit la firme Mackenzie, pour transformer son organisation, il faut aussi se réinventer (voir la 2e partie), comprendre nos désirs et la personne que l’on veut devenir.

Peux-tu faire la différence entre un leader et un dirigeant?

Le dirigeant, tout le monde sait ce que c’est. C’est quelqu’un qui lit les chiffres, qui les analyses et prend des décisions en fonction de celles-ci pour le bien de l’entreprise. Son objectif est d’optimiser les affaires, de coordonner chacun afin que l’entreprise fonctionne et demeure rentable. Sans dirigeant, il n’y a pas de compagnie.

Le leader, c’est quelqu’un qui a une vision et qui sait exploiter le pouvoir de l’imagination pour amener le collectif plus loin. C’est un devin. Aucune analyse prédictive, aucun modèle de régression, quelle que soit sa sophistication, ne créera une idée convaincante et partagée de ce qui pourrait être. Ça prend un meneur qui a les bons outils pour communiquer le futur auquel il aspire et motiver tout un chacun à y participer.

À une époque où nous avons accès à des techniques statistiques pointues et des analyses de données élégantes, je pense qu’il est important de garder à l’esprit l’utilité de la poésie. Nos conversations, nos histoires et nos ambitions sont des éléments essentiels pour diriger un groupe.

Parce que si nous travaillons uniquement au pays du rationnel et du systématique, nous ne pourrons jamais inspirer de véritables innovations.